Ou pourquoi des stories qui se veulent nappées de bonnes intentions se révèlent parfois plus toxiques qu'il n'y paraît.
C'est une invasion à laquelle je refuse de répondre par un drapeau blanc. Eh non, je ne parle pas de Bali et de ses « expatriés » (mais un jour, peut-être). Sur Instagram, impossible pour moi de faire un pas sans voir à minima une story Strava par semaine. Stra-quoi ? Bon, je résume : une application de sport qui permet d'enregistrer ses activités physiques ou un parcours, analyser la progression… et surtout partager des chiffres. Beaucoup de chiffres. Attention, remettons l'église au milieu du village, je ne suis pas en guerre contre Strava et ses utilisateurs - je parle de Strava mais j'aurais pu viser n'importe quelle application tendance et souvent utilisée par les coureurs en réalité. Mais je tiens juste à expliquer pourquoi, et sans aucune exagération, voir des stories issues de la plateforme me filent au mieux le sommeil. Au pire, une vraie forme d'anxiété.
IG @grantritchie
Commençons par des raisons personnelles et plus légères : je ne suis pas égoïste, j'aime voir le bonheur des uns et des autres, des photos de votre chien (enfin surtout si c'est un shiba), de votre week-end à Rome ou vos vacances à Tokyo, du resto du moment ou que sais-je… parce que ça m'intéresse. Vos performances sur une course à pied au pied de la Tour Eiffel, je vais parler français, je m'en contre-fiche. Je fais du sport uniquement pour me sentir à l'aise dans mon alimentation débordante de dégustations, expérimentations et tentations en tout genre et ainsi créer un léger déficit calorique. Rien de bien méchant, juste de quoi prendre un tiramisu après mon plat sans parler de « cheat meal » ou je ne sais quel langage « régime toxique coded ». J'irai même encore plus loin, et je m'attarde vraiment sur Strava et la course, car c'est de ça dont cet article s'agit. Déjà, socialement, et malgré mon relativement puissant white passing et les privilèges qui peuvent aller avec, sans oublier certains pans de mon quotidien pouvant sonner comme très bourgeois, je ne m'y retrouve pas, pas à Paris du moins. Je ne vais pas détailler ce point ici, mais les concernés, on se sait. Aussi, je n'aime pas courir, surtout en public.
Bon, ça, c'est moi et moi-même. Je pourrais y voir un moment défoulant et jubilatoire où mon esprit s'aère et se vide. La réalité, c'est que je souffre trop tôt, trop vite, trop... trop. Surtout, où courir ? Sur TikTok, j'ai trouvé mon peuple. Beaucoup de créateurs évoquent le sentiment de honte de courir en public. Et comme je les rejoins. Comment ça, je marchais tranquillement et d'un coup, là, au feu vert, je dois galoper ? Devant tout le monde ? Que faire de mes petits bras ? Et dois-je souffler comme ceci ou comme cela ? Et mes joues rougies par l'effort et mes tempes trempées par la sueur, je fais comme si ça n'existait pas ? Définitivement, courir dans la rue est anodin pour les uns, mais bel et bien un rituel d'humiliation pour d'autres – et j'en fais partie.
Surtout, le plus assommant voire angoissant pour moi est cette suite de chiffres. OK, Victor, ami fictif, a fait cette course en 54 minutes. Et ? Quand je vous dis que c'est assommant, c'est que, et j'ose espérer que vous l'aviez deviné à ma prose, je ne suis pas une femme de chiffres (j'adorerais, côté Gaby Solis oblige) mais bien une femme de lettres. Les scores, je n'y interprète rien de tangible comme je n'ai pas l'expertise nécessaire. Et quand je les comprends… je reste dubitative. Est-ce un bon score que Victor partage là ? Avait-il mieux fait la dernière fois ? Ça manque de contexte pour être inspirant. Et c'est peut-être le principal reproche au fond. Sur mon feed (et cela n'engage que le mien), je ne vois que des scores, des paillettes, auto-félicitations. Et c'est très bien ! Mais en même temps, pas très encourageant ou inspirant. Je ne vois ou ne comprends jamais l'effort donné. « Les gens ne parlent que de glow up et presque jamais d'échecs », me dit Seren du compte @serenexplore, et qui court régulièrement, contrairement à moi. Elle fut d'ailleurs la seule de mon entourage à évoquer les points négatifs sur une course de 10 km récemment organisée dans la capitale. « Tu ne peux pas me dire que tout le monde réussit toutes ses courses et relève tous ses objectifs. Il faut être réaliste. Et c'est dommage de ne pas voir la prépa, de parler des difficultés. Pour 10 km, j'ai dû me préparer huit semaines ! C'est comme pour réviser pour le BAC ! »
Sur ses réseaux, Seren a évoqué sa frustration sur ladite course, le score dont elle n'est pas satisfaite, les conditions chaotiques (il pleuvait). Et je la remercie, car elle fut bien la seule dans mon entourage à aussi montrer l'envers du décor moins glamour et flou derrière la simple story Strava pour flamber. « Sur les réseaux on ne voit que le positif, les chiffres, la réalité de la course, ce n'est pas ça. Parfois, même très entraîné, ça ne fonctionne pas… et c'est OK ! Tout est fait pour qu'on se compare, c'est toxique ». Je la rejoins et si j'entends que la comparaison des chiffres fait aussi partie du sport – on se challenge, on se surpasse, c'est le but même d'une compétition – ici, je vois plus une course à la performance pour les caméras que pour soi-même. Comme me l'a fait remarquer une poupette (le sobriquet que je donne à mes lectrices et lecteurs), ce phénomène s'est considérablement accentué avec l'ascension de l'Everest d'Inoxtag. Depuis, tout le monde y va de son petit moment Kaizen, sans forcément évoquer l'évolution, mais juste le résultat final, le score avant tout.
Une banalisation numérique qui ne laisse pas de place à la réflexion ou l'émotion. J'ai également une pensée pour celles et ceux qui ont des TCA, et qui doivent dealer avec ce genre de story en 4K. Comment ces derniers peuvent-ils ne pas culpabiliser ? Est-ce too much de demander un trigger warning ? Je ne saurais parler pour eux. Mais encore une fois, c'est l'absence de contexte qui interroge, alors que cela pourrait absolument tout résoudre. Alors peut-être que si vous êtes sur Strava et que vous aviez hâte de partager votre dernier résultat, avant d'appuyer sur « publier », pensez à moi, pensez à nous. Et donnez-nous juste un peu de cadre explicatif. Ou alors je vous mets juste doucement (mais très, très gentiment !) en sourdine, cela marche aussi.
*Eh non, ce n'est pas une coquille, voir autant de fashions, ça rend faible. Et ça m'a donné envie d'une nouvelle paire. Cela tombe bien, depuis peu est disponible la New Balance Gator, une paire à la silhouette bien sporty et ce n'est pas un hasard puisqu'elle sort tout droit des archives des chaussures de terrain en gazon athlétique. Pourquoi je dis qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis ? Car je n'ai pas aimé la paire dès le premier regard, malgré son côté croco très tchatcheur qui a pourtant tout pour me plaire. C'est que j'avais peur qu'elle allonge mon pied déjà très fin et plutôt long. Mais l'essayer, c'est l'adopter, eh non : la paire sublime chaque pantalon sans l'effet « panini » aux pieds que je craignais. Manquerait-il pas une petite veste pour aller avec ?
New Balance Gator Run, 130 euros, déjà disponibles notamment chez Naked Copenhagen
Quatrième collection capsule, comme on dit, cette fois, c'est la bonne, jamais trois sans quatre. Je vous parlais de veste pour aller avec les Gator Run et ce n'est pas un hasard. À chaque défilé, j'ai vu au moins un Fashion, pas sur le trottoir, mais bien assis, avec l'une des pièces alliant les deux marques phares du streetwear contemporain. Si ma préférence va naturellement pour l'emblématique Detroit Jacket revisitée, on peut s'arranger, tant tout me va et tout me plaît. On remarquera cette fois l'arrivée de nouveaux coloris, comme le bleu ou, si vous êtes moins audacieux, ivoire. Et si Sacai ne révolutionne pas foncièrement les items, la maison nippone apporte juste ce qu'il faut de twist pour créer un charme nouveau.
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