Natoo, Romy, Lena et Alex Tamburini en Corée du Sud. Sofyan, Samia et Juliette Katz au Japon. Enzoread, Leo et Esra ainsi que Superlumos, eux, ont fait les deux pays. J'ai besoin de reprendre ma respiration, mais j'aurais pu continuer comme ça encore un petit moment, tant c'est une évidence : tous les créateurs de contenus et/ou influenceurs semblent en permanence à Séoul ou Tokyo, surtout depuis ces derniers mois.
Il est vrai que j'aurais aussi pu citer Rio au Brésil, qui connaît toujours son heure de gloire entre son nouvel an tout en blanc sur les plages de Copacabana et son tout aussi célèbre carnaval en février. Ou Los Angeles, qui jouit avec New York d'un retour de hype malgré le contexte économique et politique actuel aux States. Ou encore Bali… non, allez, ne parlons pas de Bali – même s'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, mais ça ne sera probablement pas le sujet d'aujourd'hui.
Mais Séoul et Tokyo, c'est différent, tant ces deux villes d'Asie du Nord-Est semblent être le noyau central d'un système à part entière. Mais pourquoi est-ce si important d'y aller ? Ou plutôt, d'y être vu ?
Cercle vicieux (ou vertueux ?)
En réalité, il serait sans doute plus compliqué, étonnant voire même hypocrite de se poser la question inverse. C'est vrai ça, pourquoi les influenceurs et content creators n'iraient-ils pas ? Tokyo et Séoul sont de parfaites zones de jeu pour toute personne en mal d'inspiration. Les villes sont denses, de jour comme de nuit ultra photogéniques, entre temples traditionnels et néons à l'esthétique cyberpunk. Juste se balader en live ou au cours d'un vlog permet d’avoir un contenu gratuit qui se suffit à lui-même.
Sans doute aussi que toutes ces personnes citées en introduction sont comme vous et moi, des enfants de la pop culture, facilement influençables par le soft power. Un peu de K-pop et de skincare coréenne par-ci, des anime et Nintendo par là et hop, vous obtenez des (plus ou moins) jeunes adultes parfaitement ciblés. Qui voudront performer une appartenance culturelle. Ou performer tout court.
On pourrait parler d'un effet boule de neige : un premier contenu à Séoul fonctionne bien, d'autres créateurs suivent le mouvement, donc l'algo booste les contenus sur Séoul et ainsi de suite, d'autant plus que les créateurs de contenus suivent eux-mêmes les trends de leurs propres feeds. C'est un cercle vicieux pour la créativité, vertueux pour les chiffres. Et cela est parfois regrettable : combien d'influenceurs sur YouTube et TikTok partagent leur « haul Japon » ou leur « je mange 24h au 7/11 » alors qu'ils pourraient vloguer, toujours dans ces mêmes pays, tellement d'autres choses ?
Différent mais dans la masse
Je dois toutefois nuancer mon aigreur. C'est sans doute que les personnes qui critiquent cette « invasion » se sentent, inconsciemment ou non, concernées. Bah oui, comme le dirait mon amie Marie aka @Niemesia sur les réseaux sociaux, moi qui signe ce sujet, c'est un peu l'hôpital qui se fout de la carte Vitale, étant récemment allé au Japon puis en Corée ! Et comme beaucoup d'entre vous, dès que j'ai croisé un touriste français, je n'ai pas pu m'empêcher de lâcher un très chauvin « p*tain… ».
Je pourrais vous lâcher de longs pavés sur le fait que les touristes français n'ont rien à envier aux Américains à Paname ou aux Espagnols à Disneyland, et que si je n'aime pas en croiser, c'est parce que je les trouve trop insolents, trop bruyants, trop moqueurs… trop de « trop ». La réalité est plus sociologique, je le crains. Si je n'aimerais probablement pas vous croiser à Hongdae ou Shibuya, c'est que vous êtes un reflet encombrant, un miroir gênant.
C'est un fait : que l'on vienne au Japon pour la première ou la quatrième fois, on aime voir et revoir les spots les plus connus et reconnus. Boire un verre à Shinjuku, jouer les touristes en tenue tradi à Asakusa, faire un one day trip au mont Fuji, taper la bise à Toad au parc Universal à Osaka grâce au plus confortable des trains que la terre puisse porter, aka le Shinkansen. C'est rassurant, réconfortant même. Sauf que c'est peu ou prou le programme de n'importe quel touriste sur les terres nippones. Nous avons les mêmes endroits sauvegardés sur TikTok alors qu'on s'imagine curieux, ouverts d'esprit et différents.
Mdr j'avais tellement pas envie de poser
C'est le paradoxe du voyageur : on rêve toutes et tous d'une odyssée authentique et sans touriste, sauf qu'on est toutes et tous là, au même endroit, pour les mêmes raisons. Et c'est d'autant plus vrai quand on est biberonné aux réseaux. On rouspète quand on entend un « bonjour » dans un izakaya mais on supplie son copain de nous prendre en photo en train de poser sur le Shibuya Crossing, comme un million d'autres individus avant nous – et sans doute un autre million après nous. On veut être unique en restant dans la masse en reproduisant ad vitam les mêmes expériences à l'échelle industrielle. Le tourisme homogénéise les désirs autant qu'il déplace les corps. Et les créateurs de contenus, toujours en vadrouille dans ces deux pays, n'en sont pas tant les causes que les conséquences.
Et si jamais vous allez à Séoul (vous avez le droit hein !), voici quelques petites idées de sortie :
Un vrai repas coréen à Hanmiok
« La nourriture en Corée est très mid et ça, on ne me fera jamais changer d'avis. » Voilà le genre de stupidités que j'aimais partager sans qu'on me le demande après mon tout premier séjour dans le pays d'origine de Jennie. C'est surtout qu'à l'époque, mes voyages n'étaient qu'une addition de mauvais choix. Entre-temps, j'ai redonné une chance à la cuisine coréenne, tout en faisant surtout une meilleure curation de restos : ciao les endroits viraux de TikTok, annyeonghaseyo les endroits plus traditionnels.
J'ai ainsi trouvé Hanmiok, restaurant aux visuels alléchants proposant notamment le chadol gujeolpan, un plat composé de différents ingrédients rangés ici et là dans différents compartiments. La viande et le fromage, stars des mets, sont fondus au chalumeau. Au-delà de permettre des stories de qualité, pour peu qu'on dégaine le téléphone assez vite, cela ajoute un goût très particulier. Mais attention, nous ne sommes pas dans l'ivresse de gras d'un réconfortant dak-galbi (vous savez, l'énorme plat de fromage et de poulet qu'on voit pousser partout dans les restos à Châtelet et Opéra). Ici, c'est plus fin, plus travaillé. Je ne dirais pas « plus léger » car cela reste dans le ventre autant que dans le cœur. Et c'est bien là tout ce qui compte. À noter que l'endroit comprend des salles privées, chose plus courante en Corée mais qui fait toujours son petit effet.
Hanmiok, B1F, 822, Seolleung-ro, Gangnam-gu, Séoul
Un vrai repas italo-coréen chez Iter
Autant à Paris je déteste les cuisines « fusion » à la mode sur TikTok (non Guillaume, je ne cherche pas désespérément le meilleur brunch halal 100 % mexicain/chinois de la capitale, retourne dans ton école de commerce trouver un autre concept, je t'en serais gré), autant j'adore quand c'est bien fait. Je pense à des endroits où les cuisines sont savamment travaillées et où les chefs se torturent pour expérimenter, tester, combiner les ingrédients afin de créer et titiller les sens.
C'est le cas chez Iter, où l'équilibre entre les saveurs de l'Italie et de la Corée du Sud est parfaitement respecté. Eh non, il ne s'agit pas que de « pastas al dente avec du kimchi ». J'aurais pu le craindre, mais que nenni. Gourmands, nous avons choisi un menu en plusieurs temps nous permettant de tester toutes les formes et cuissons de pâtes à la carte. J'ai adoré le ragù, les pâtes à la truffe (évidemment) et le canard, la touche la plus coréenne de la soirée. Un peu moins le dessert (une glace parfum yuzu), mais pas parce qu'il était raté : j'ai juste du mal avec l'acidité. Bref, un endroit à tester entre deux bibimbap un peu plus standardisés.
Iter Myeongdong, B1, 39, Namdaemun-ro 5-gil, Jung-gu, Séoul
